Gianni Locarini se présente comme professeur de judo et professeur de mouvement. Entraineur de Clarisse Agbegnenou à l'INSEP, il accompagne aussi le pilote de Formule 1 Isack Hadjar depuis ses 15 ans et l'équipe de France féminine de rugby à 7. Un épisode dense sur la maîtrise du corps, l'entrainement cognitif et la pédagogie, cette compétence que les formations négligent et qui fait pourtant tout.
L'invité
Gianni Locarini, 34 ans, est né dans l'enseignement : ses deux parents sont professeurs de judo, avec des styles opposés. Adolescent, il se forme à la Ginástica Natural d'Alvaro Romano sous l'œil du médaillé olympique portugais Nuno Delgado, puis suit Ido Portal, le créateur de la Movement Culture, aux quatre coins du monde. De ces influences il a tiré une pratique et une pédagogie du mouvement qu'il enseigne à Paris, et un outil qu'il a créé : le Cognitive Stick.
Après 7 ans de travail sur le mouvement avec Clarisse Agbegnenou, la championne l'a choisi comme entraineur principal en judo, un poste qu'il occupe à l'INSEP depuis janvier sans avoir été champion lui-même. Il travaille aussi avec un tennisman numéro 1 français en double et il est intégré au staff de l'équipe de France féminine de rugby à 7, la seule fédération où il ne soit pas « la pièce détachée ».
Les grands thèmes abordés
- Professeur de mouvement : maîtriser son corps pour exploiter tout son potentiel. Jongler ou marcher sur les mains ne sont jamais un but, mais des outils choisis pour développer une qualité précise chez un athlète précis
- La terminologie du mouvement : apprendre à dissocier les parties de son corps et construire un vocabulaire commun avec l'athlète avant de s'exposer au complexe
- Diversifier pour protéger : le spécialiste sollicite toujours les mêmes tissus ; multiplier les options motrices réduit l'usure et donne au corps d'autres solutions que son raccourci favori
- Le bilan en trois séances : exposer l'athlète à des scénarios variés, observer comment il s'organise et ce qu'il sait verbaliser, puis co-définir la feuille de route avec lui
- Professeur, entraineur, coach : trois rôles imbriqués et aucune hiérarchie ; pourquoi il est plus difficile d'enseigner à un enfant de 4 ans qu'à un champion, et l'exemple de Gilles Malfondet, « formateur » assumé
- Devenir l'entraineur de Clarisse Agbegnenou sans palmarès de champion : les regards en coin à l'INSEP, et les collègues venus lui dire que ça rouvrait une porte pour tous les autres
- Le transfert qui vaut de l'or : l'anecdote de Clarisse qui retrouve seule, en randori, la qualité travaillée sur un exercice de dissociation autour d'un grip fermé, sans que personne le lui ait pointé
- La F1 comme laboratoire : accompagner Isack Hadjar depuis la Formule 4, les batteries de tests du centre de performance Red Bull, et les protocoles maison dont les courbes ont fini par intriguer les testeurs eux-mêmes
- Le Cognitive Stick : un bâton de couleurs bidouillé dans un canapé, remarqué en direct à la télévision pendant un échauffement du Tournoi de Paris, devenu un outil complet aussi utilisé avec des personnes atteintes d'Alzheimer ou de Parkinson
- Mouvement et cognitif indissociables : pourquoi le neurotracker assis devant un écran ne suffit pas ; sur un terrain, on décide en bougeant, et la qualité de la saisie ne permet pas de tricher
- Programmer sans casser l'entrainement : jamais de séance de mouvement au détriment du sport, des stages plutôt que du one-shot, et la place que l'athlète te laisse dans son emploi du temps comme meilleur indicateur
- Mesurer sans tests : le retour de l'athlète comme seule vérité, et des objectifs « à ne pas dépasser » (le jonglage s'arrête à 5 balles) pour ne pas finir par faire du cirque
- Le feedback, accélérateur de tout : comme le pilote qui raconte la voiture à ses ingénieurs, l'athlète capable de décrire ses sensations fait gagner un niveau de compréhension à tout le staff
- Spécialisation précoce : avant d'être un spécialiste, être un athlète complet ; le contre-modèle asiatique, la place du choix et du plaisir, et la métaphore de l'entraineur en hélicoptère qui guide l'acteur dans la jungle sans jamais prendre sa place
Lexique
- Movement Culture : l'approche du mouvement créée par l'Israélien Ido Portal, connue du grand public depuis qu'il a entrainé Conor McGregor : déplacements complexes, équilibres, manipulation d'objets, au service de la maîtrise du corps.
- Ginástica Natural : la méthode brésilienne développée par Alvaro Romano, fondée sur les déplacements et les mouvements des animaux, avec laquelle Gianni s'est construit adolescent.
- Terminologie du mouvement : le bloc d'ouverture de chaque séance : mobiliser et dissocier les différentes parties du corps pour se connecter à ses sensations et partager un vocabulaire avec l'entraineur.
- Dissociation : la capacité à piloter une articulation ou un segment indépendamment du reste : imaginer son corps comme des pièces détachées capables de communiquer ensemble ou séparément.
- Cognitive Stick : le bâton à zones de couleurs créé par Gianni : la préhension y est spécifique (verticale comme un revers de kimono, horizontale comme une manche), et la qualité de la saisie donne un feedback immédiat impossible à truquer.
- Habileté cognitive : prise d'information, temps de réaction, prise de décision, vision périphérique, rythme, coordination : les protocoles de Gianni sont classés par habileté à développer plutôt que par sport.
- Transfert : le moment où une qualité travaillée hors discipline est réinvestie dans le sport. Il est vraiment acquis quand l'athlète le sent et le rapporte de lui-même, sans qu'on le lui ait expliqué.
- Kinesthésie : la perception de la position et des mouvements de son propre corps dans l'espace : la matière première du feedback de qualité, du tatami au baquet de Formule 1.