Romain Barnier a entrainé plusieurs champions olympiques et champions du monde de natation avant de devenir manager de la performance du Cercle des Nageurs de Marseille, où il pilote aussi le water-polo au niveau Ligue des champions. Un épisode fleuve avec un entraineur qui aime penser : le collectif dans les sports individuels, le management des grands champions, et la survie économique des clubs.
L'invité
Ancien nageur international, Romain Barnier part à 20 ans dans le circuit universitaire américain, à l'université d'Auburn en Alabama, où il côtoie de futurs grands noms et se forme auprès d'entraineurs légendaires comme David Marsh, Rowdy Gaines et David Durden. Après une décennie aux États-Unis, il revient en 2005 dans son club de cœur, le Cercle des Nageurs de Marseille, où Fabien Gilot et Frédéric Bousquet lui font confiance alors qu'il n'a jamais entrainé.
S'écrit alors une page dorée de la natation française : Camille Lacourt, Florent Manaudou et son titre olympique de Londres 2012, Laure Manaudou, Grégory Mallet, William Meynard et bien d'autres, aux côtés du champion du monde anglais James Gibson passé d'athlète à entraineur. Aujourd'hui directeur sportif, Romain gère 600 athlètes, une douzaine d'entraineurs et une cellule performance qui s'appuie sur des experts comme le physiologiste Jan Olbrecht, tout en restant chaque matin au bord du bassin.
Les grands thèmes abordés
- Le système universitaire américain : des centaines de postes d'entraineurs, un format de compétition collectif et ludique, la règle de l'équilibre études, sport et repos, et la fierté d'appartenance qui se transmet de parents à enfants
- Le poids culturel du volume en natation : l'époque des « cahiers russes » à 70 ou 80 km par semaine pour des courses de 50 secondes, et pourquoi la vérité est entre les deux (Jason Lezak s'entrainait 4 fois par semaine)
- « Répéter sans répéter » : la philosophie actuelle du Cercle, se débarrasser de ce qui est acquis pour coller à l'exigence réelle des quelques centièmes d'une course
- Le format des compétitions françaises à repenser : trop rares, trop sacralisées, destructrices pour la mécanique d'entrainement ; le modèle américain du « je travaille, je vérifie chaque semaine », et le projet de rencontres par équipes monté avec Fabrice Pellerin
- La fuite des meilleurs Français vers les universités américaines : une trentaine de nageurs partis, dont la moitié de l'équipe de France, et ce que ça change pour la dynamique des clubs
- Le modèle associatif en question : le Cercle, club hybride « à l'espagnole » avec ses membres, son fonds de dotation et ses partenaires ; vendre du temps d'échange avec les athlètes et les entraineurs plutôt que de l'image et des résultats
- Le métier de directeur sportif : mettre les entraineurs dans les meilleures conditions pour qu'ils n'aient qu'une question en tête, « comment je rends mes athlètes meilleurs ? »
- Trouver la singularité de chaque athlète : ce que personne d'autre n'a vu, s'y accrocher quand l'érosion de la relation arrive, et faire régulièrement le « reset »
- Manager Florent Manaudou : l'anecdote des séances ratées et du deal passé avec lui, accepter les défauts des grands champions et actionner des leviers opposés pour deux athlètes qui font la même chose
- Le pacte plutôt que le contrat : s'engager ensemble sur un projet, en être le gardien, et parler chaque jour à chacun de ses 16 athlètes, sans en laisser un seul de côté
- Changer d'environnement pour se réinventer : l'exemple de Béryl Gastaldello, et sa propre expérience d'athlète (50 places gagnées au classement mondial sur un simple changement d'attitude)
- Sport collectif contre sport individuel : les claques prises en arrivant au water-polo, le mystère du relais plus rapide que l'individuel, et la phrase de Fabien Gilot : « quand je le fais pour les autres, il n'est pas question que j'échoue »
- Médiatiser un sport confidentiel : ambassadeurs, formats courts, récurrence (la leçon de la NBA) et plateformes, pour sortir le water-polo de l'ornière
Lexique
- NCAA : le circuit sportif universitaire américain : études payées, compétitions par équipes chaque semaine en bassin de 25 yards, et un vivier qui attire aujourd'hui les meilleurs nageurs français.
- Répéter sans répéter : la philosophie d'entrainement du Cercle : dès qu'un objectif est atteint, s'en débarrasser pour travailler autre chose, au plus près de l'exigence de la course, plutôt que d'aligner les 20 fois 100 mètres identiques.
- Être athlétique avant d'être aquatique : le principe fondateur du projet marseillais de 2005 : prendre de l'avance sur la préparation athlétique dans un sport qui n'y consacrait presque rien.
- La singularité : ce que l'entraineur trouve chez un athlète que personne n'a vu avant lui : le point d'accroche autour duquel construire un langage, et auquel se raccrocher quand la relation s'use.
- Le pacte : plus fort que le contrat : l'engagement mutuel pris au départ d'un projet. Le rôle de l'entraineur est d'en vérifier les conditions le plus longtemps et le plus intègrement possible.
- Le reset : remettre les compteurs de la relation à zéro : oublier les trois mauvaises semaines, re-projeter l'image du point de départ et du point d'arrivée, et repartir.
- Socios : le modèle des grands clubs espagnols dont s'inspire le Cercle des Nageurs : des membres qui font vivre le lieu et financent, de fait, le très haut niveau.
- Fonds de dotation : l'outil de mécénat créé par le club dès 2010, pionnier dans les sports aquatiques, pour s'extraire de la dépendance aux financements publics.